réchauffement climatique

  • Renoncer n’est pas revenir en arrière

    Dans l’Humanité Magazine de ce weekend, le philosophe Alexandre Monnin explique pourquoi renoncer à certaines technologies (réseaux sociaux, automobile, enneigement artificiel…) devrait être envisagé à l’échelle collective face au réchauffement climatique (voir aussi son livre : Politiser le renoncement. Paris, 2023, Editions Divergences, ISBN : 979-1-097088538).

    Mais il me semble qu’il est nécessaire, dans certains cas, de renoncer aussi individuellement à des attitudes pourtant vertueuses dans cette même optique.

    Vendredi dernier, j’ai vendu la parcelle de forêt dont j’avais hérité à la mort de ma mère.

    Cette petite parcelle, moins d’un hectare, je l’ai toujours connue, je me rappelle y être allé tout gamin avec mon grand-père et mon père vérifier avec du matériel d’arpenteur si la limite ne coupait pas la souche d’un des sapins abattus récemment par un voisin. A l’époque, mon grand-père « regardait pousser ses arbres », se contentant d’éclaircir autour des jeunes et de faire couper par une des trois scieries du canton des beaux arbres à l’occasion d’évènements majeurs – pour le mariage de sa fille ou pour la charpente d’une maison qui se terminait…

    Mais aujourd’hui les épicéas sont attaqués par des scolytes, il faut sortir rapidement du bois les arbres contaminés, les sapins supportent mal la sécheresse en moyenne altitude, un coup de vent m’en a couché un sur deux autres qui soufrent... Mais la seule scierie du coin n’est intéressée qu’à partir d’une quinzaine de billes !… Depuis deux ans, je suis des formations, je lis des journaux, des bouquins, j’assiste aux réunions du syndicat régional. J’ai à peu près compris les déclarations fiscales à faire, les assurances à souscrire, auprès de qui établir une convention de passage pour le sentier de randonnée, comment certifier la parcelle PEFC et le bois en AOC « Bois du Jura », comment récupérer la TVA sur ma prochaine vente… Mais il m’a fallu 3 mois pour le label PEFC, autant pour avoir une réponse de la communauté de communes pour le sentier, je n’ai pas réussi à faire modifier mon numéro SIRET d’apiculteur pour y adjoindre la mention d’exploitant forestier… Dans toutes les réunions du syndicat, on discute du morcellement de la forêt, je découvre que c’est effectivement une plaie. Alors, j’ai décidé de renoncer.

    J’ai vendu la parcelle à mon voisin – mon seul voisin, il s’est agrandi progressivement – je  lui ai expliqué que je vendais la mort dans l’âme en pensant à mon grand-père, il m’a fait une proposition que j’ai acceptée illico, il m’a dit que ma parcelle serait dans de bonnes mains, qu’il s’en occuperait bien. Je suis certain qu’il s’en occupera bien mieux que moi.

    Ah, j’oubliais : on n’a même pas pu boire un coup après avoir signé chez le notaire, j’étais en visio !  Quelle époque !

  • Notre forêt brule et nous regardons ailleurs…

    De tout temps, le feu et la forêt ont été des ennemis intimes. Mais depuis le milieu du siècle passé, le tourisme, la spéculation foncière, la modification des pratiques agricoles et sylvicoles, la dispersion des habitats hors des bourgs ont favorisé de grands incendies de forêt, surtout dans le Sud-est de l’Hexagone mais aussi dans les Landes. Pour combattre ces incendies, les moyens classiques, la prévention et la lutte aux lisières, ont été parfois débordés et le recours à des avions bombardiers d’eau (ABE) a paru nécessaire.

    Ces moyens aériens sont concentrés dans le Sud (d’abord à Marignane, à Nîmes depuis 2017) et sont déployés en été selon les besoins sur quelques aérodromes, tous méridionaux (Cannes, Solenzara, Bordeaux…). Cela n’a pas empêché le recours ponctuel à la coopération avec les pays voisins dans les deux sens (aide aux Espagnols en 2012, aux Portugais en 2012, 2013 et 2017, aide des Italiens pour des incendies en Corse en 2016 et 2017 et aide des Croates et des Suédois en 2022).

    Depuis une vingtaine d’années, les épisodes de sécheresse et de canicule ont complètement modifié la géographie des incendies de forêt. Il y a désormais des incendies de forêt dans le Nord de la France, y compris des incendies nécessitant l’engagement d’ABE (Loir-et-Cher en 2020, Bretagne en 2022). D’autre part, la stratégie de lutte fait désormais intervenir la notion de « guet aérien armé », avec des ABE chargés à la fois de la détection précoce des incendies et de leur traitement en moins de 10 minutes par largage d’eau déjà en soute. Il était donc évident depuis le début du siècle que la flotte aérienne française de bombardement d’eau devait être renforcée et adaptée. Malheureusement, les atermoiements des gouvernements de l’époque (de Jospin à Castex) bercés par des rapports parlementaires lénifiants (tels celui du sénateur socialiste Claude Haut en 2006) n’ont pas permis d’anticiper la situation actuelle. Se posait aussi avec acuité la question des départements et collectivités d’outre-mer, largement oubliée par ces mêmes responsables. Ils avaient connu (dès 2004 en Nouvelle-Calédonie) des épisodes d’autant plus inquiétants que leur éloignement de la Métropole rendait difficile tout renfort rapide. Dans le cas de la Nouvelle-Calédonie, en 2005 la France avait loué des hélicoptères bombardiers d’eau (HBE) australiens, mais on sait que ce pays ayant lui-même fort à faire avec des incendies dévastateurs sur son sol, il ne sera pas forcément toujours prêt à répondre favorablement. A la Réunion, depuis 2010, un ABE est détaché chaque année de septembre à décembre lorsque la saison sèche se termine en principe dans l’Hexagone. La Guyane a été jusqu’ici épargnée par les incendies ayant touché la forêt amazonienne brésilienne mais rien ne dit qu’il en sera toujours ainsi.

    La flotte française d’ABE comportait jusqu’au début de 2020 25 appareils avec 3 modèles différents : 9 Tracker capables de larguer individuellement 3000 litres d’eau sur des feux naissants, 12 Canadair CL-415 destinés à l’attaque massive en groupes de 3 ou 4 sur des feux établis avec une capacité de 6000 litres d’eau chacun et 4 Dash 8, réputés polyvalents mais délicats d’emploi sur les reliefs, capables de larguer 10000 litres d’eau avec du retardant sur des lignes d’arrêt c’est-à-dire en protection sur des forêts menacées mais pas encore atteintes. Problème : sans commandes régulières, la fabrication de ces Canadair a été arrêtée en 2015, ceux existants devront être retirés du service vers 2025, les Tracker étaient hors d’âge et ont dû être retirés en février 2020. Un appel d’offres pour acquérir des ABE a bien été lancé en 2016, donc un an trop tard pour avoir des Canadair neufs (merci au gouvernement de l’époque, un certain Manuel Valls) : il a abouti à l’achat de 6 Dash pas encore tous livrés. Depuis, le dogme est « c’est un problème européen, à l’Europe de le régler » - sans rire ?

    Heureusement, l’Indonésie et le Canada n’ont pas attendu que la France et l’Europe se réveillent. Sollicité par le gouvernement indonésien, la société canadienne De Havilland  a lancé un nouveau modèle de Canadair, le DHC-515, il devrait être certifié en 2025 et les premières commandes (celle de l’Indonésie, donc) devraient commencer à être livrées en 2026 ; pour les pays européens dont la France, ce serait 2029…

    En attendant, des solutions existent sans doute. Les Américains ont transformé leurs avions de transport militaire C-130 en ABE. Pourquoi la France qui en possède 5 ne l’a-t-elle pas fait aussi ? Elle aurait pu également étudier la transformation d’avions Casa CN-235 qui sont d’ailleurs déjà positionnés dans les outremers (notamment 3 à Cayenne, 2 à la Réunion et 3 à Nouméa). Restera bien sûr la question du recrutement de nouveaux pilotes, de la formation des anciens et de leur rémunération à la hauteur de leur technicité et des risques qu’ils encourent.

    Voilà un sujet sur lequel un gouvernement responsable devrait être présent. Je rêve ?